- Alors, première question, pour commencer, thé ou café ?
- Sans hésiter : Thé. Le thé, c'est plein de souvenir. Comme je détestais le goût du lait, ma mère trempait le sachet de thé de mon père dans mon bol de lait. Comme ça, je croyais boire du thé
au lait. Du coup en colo, à 8 ans, je disais à mes monos que je buvais du thé chez moi. Choquées, elle m'en versait une petite tasse. Et puis, le thé, c'est surtout le thé tchadien qu'on nous
servait bouillant (on pouvait à peine tenir le verre tout en haut par le bord) avec environ 6 ou 8 sucres par verre !!! Si, si.
- Comment qualifieriez-vous votre enfance en 2 mots ?
- Heureuse. J'ai eu des parents super affectueux, super présents. Une famille unie. Pas monotone. Je suis née à Grenoble. Déménagée à Bourgoin à 4 ans, lorsque mon père a été nommé
pasteur là-bas. Puis départ pour le Tchad 7 ans plus tard où nous avons fait 3 ans en brousse et 4 ans à la capitale. Mon père dispensait des enseignements bibliques aux pasteurs ou étudiants
en brousse ou dans des écoles bibliques ; ma mère travaillait parmi les femmes du quartier et s'occupait des enfants de l'orphelinat (à Koumra dans le sud du Tchad puis à N'Daména, la
capitale). Retour à la case départ, à Grenoble, à 18 ans.
- Comment s'est déroulée votre scolarité en Afrique ?
- Dans notre petit village de brousse (à 600 km de la capitale), nous suivions des cours par correspondance. Comme nous habitions à côté d'un orphelinat dirigé par des amis, nous nous rendions
dans une classe spéciale là-bas et des bénévoles nous servaient de répétiteurs. Nous étions 4 à suivre les cours : ma soeur et la fille des responsable de l'orphelinat ; et moi et leur fils. ça
nous donnait l'impression d'aller à l'école ! Mais c'était cool ! Les pauvres répétiteurs ! Ils en ont un peu vu de toutes les couleurs !
Et à N'Djamena, la capitale, on allait au lycée français. Alors là, les souvenirs, c'est la voiture pourrie des parents à qui on disait de nous déposer à 500 m du lycée tant on avait honte ! Et
oui, nous on était les pauvres missionnaires... et le lycée français était fréquenté par des personnes plutôt aisées (enfants de coopérants, diplomates, militaires, ministres
tchadiens...)
- Vous ne vous sentiez pas en décalage ?
- Si ! En brousse, on était trop riche par rapport aux Africains. Enfin, vous auriez vu : une maison, d'accord en parpin, mais sans eau courante ou électricité (le groupe électrogène ne
fonctionnait quasiment jamais !) Mais, bon, on avait des lits, une table, des chaises, on mangeait à notre faim... et tout ça, ce sont des richesses inestimables.
Mais au lycée français, on n'avait vraiment pas le standing des français coopérants. On vivait dans un quartier africain, ma mère faisait les courses au marché... Bref, les pauvres
!
- Et le retour en France, à 18 ans ?
- Soulagée d'abord de passer inaperçue ! Au Tchad, on était toujours regardé, suivi par les gamins, comme on était les seuls blancs du quartier.
Super contente de retrouver la famille, les amis, bien qu'on n'habitait plus à Bourgoin mais à Grenoble.
Contente de vivre avec plus de confort, de manger plus varié. Au Tchad, il n'y a presque pas de fruits et légumes (à part les mangues et les goyaves, mais quand on en mange 4 mois de suite à
tous les repas sous toutes les formes, on en est un peu écoeuré !)
Mais ensuite dur, dur le retour, on s'est retrouvé en appartement. Nous qui vivions toujours dehors. Et puis seuls ! Là-bas, on vivait toujours en équipe, avec les bénévoles de l'orphelinat. Et
dans notre concession à N'Djamena, il y avait aussi les "Grands" de l'orphelinat, l'école biblique et ses étudiants. Et notre maison était "la case de passage" des bénévoles qui transitaient de
N'Djamena (la capitale) à l'orphelinat dans le sud du pays. Bref, y avait toujours du monde à la maison.
Et le pire, c'était que les derniers temps, à N'Djamena, j'allais à l'orphelinat, tous les soirs après les cours pour aller voir les bébés, donner un coup de main, et là d'un coup, en France,
j'ai ressenti un immense vide !
- Un vrai choc, je suppose ! Et ensuite, c'est la fac ?
- Oui, en Lettres Modernes. Mon but : devenir instit. Etudes super intéressantes. Surtout la maîtrise ! Je me suis éclatée à rédiger ce mémoire sur Giono. Mais si on n'arrive pas à décrocher ce
foutu concours de prof...
- Vous regrettez cette orientation ?
- D'un point de vu intellectuel, culturel, absolument pas. D'un point de vu professionnel, je me dis que si j'avais choisi quelque chose de plus pratique, j'aurais un "vrai" métier aujourd'hui.
Mais je ne vis pas dans le regret. En rien. Tout ce qui est vécu est vécu ; ça apprend plein de chose... ne serait-ce que l'échec ! Moi qui avais toujours tout réussi ! La vie n'est pas
un long fleuve tranquille. Mais je n'ai pas dit mon dernier mot (rire) ! Tout cela m'a rendu plus forte. J'en ai eu bien besoin par la suite...
- Comment envisagez-vous l'avenir ?
- En ce moment, je suis en congé parental. Super heureuse ! Super épanouie ! C'est magnifique de se dire que son "métier", c'est de s'occuper de ses enfants. Je profite à 100% de chaque moment,
de chaque sourire... Trois ans de bonheur ! Mais je voudrais profiter quand même de ce temps pour suivre une formation, des cours par correspondance...
- Vous avez des pistes ?
- Pas vraiment... Mon dernier job était en rapport avec les livres. Mon rêve, ce serait d'être écrivain... Ecrivain-biographe. J'ai écrit la biographie de ma grand-mère que j'ai fait imprimer
moi-même pour ma famille. Mais aussi la biographie d'un missionnaire (le fondateur de la mission avec laquelle nous étions partis au Tchad) ; celle-ci est publiée par une maison d'édition
(l'E.M.F.). Mais bon, je ne me fais pas trop d'idée, difficile de vivre de sa plume de nos jours. Si ça se trouve, je travaillerais comme secrétaire ou vendeuse dans quelques années ou
journaliste... je suis ouverte à toutes propositions !
- Et si je calcule bien, vous fêterez bientôt vos dix ans de mariage ! 10 ans, c'est déjà un bon bout de chemin à deux...
- Ah ! Oui. Et là encore, la routine, je ne sais toujours pas ce que c'est. Mariés à Grenoble, déménagés sur Valence pour suivre les cours à l'IUFM, ensuite installation sur Montélimar où mon
mari avait trouvé du boulot. Nous avons tenté d'y ouvrir un magasin d'optique ensemble. Échec. Retour sur Grenoble pendant 4 ans (durée record !). Déménagement sur Chomérac car mon mari a
ouvert un magasin d'optique (enfin) sur Montélimar avec 2 anciens collègues (dont l'un deviendra notre beau-frère !). Et actuellement on habite toujours sur Chomérac mais mon mari a ouvert un
autre magasin (le premier a été vendu), seul cette fois, et beaucoup plus près de chez nous afin de favoriser (enfin !!!) notre vie de famille. Oui, car trois enfants nous ont rejoints dans
tout ce bazard !
- Et bin, vous ne vous êtes pas ennuyée, je vois. Mais ça n'a pas dû être facile tous les jours...
- Ah ! ça non ! J'en ai passé des soirées, des nuits, des week-end seule. Pendant que mon mari bossait sur son projet, harcelait les banques, se formait en informatique, en compta... Pendant ce
temps, je devais bosser, m'occuper de la maison, des enfants, jongler pour les faire garder...
- Bilan ?...
- Comme je l'ai dit, je ne suis pas nostalgique. Je suis hyper optimiste. Pour l'instant on est encore un peu sur nos gardes. Mais je pense sincèrement que tous les sacrifices qui
ont été faits vont enfin payer ! Mon rêve : pouvoir partir en vacances tous les 5 en pension complète et s'offrir un week-end en amoureux avec mon chéri !
- Vous ne l'avez jamais fait ?
- Non ! Une fois, on est parti avec les 2 enfants. Mais jamais en amoureux. Ni le temps ne l'argent !... Les deux soucis sont en bonne voix d'amélioration !
- On vous sent détendue. C'est ce que vous êtes ?
- Oui, je me sens épanouie, bien dans ma peau. Plus sûre de moi qu'à 20 ans ! D'ailleurs ma mère m'avait prévenue : "Tu verras la trentaine ; c'est la meilleure période de la vie". On dirait
qu'elle a raison !
- Merci d'avoir partagé avec nous un peu de votre vie.
- Tout le plaisir était pour moi. Merci de m'avoir écouté !