Bonjour. Je m'appelle Peter. J'ai 28 ans. J'aime par-dessus tout l'odeur d'un café fumant, les yaourts natures, le chocolat noir 98% de cacao, les reportages sur le Kilimandjaro, le contact de la terre avec mes mains, écouter un bon vieux rock bien rétro, me plonger sous l'eau fraîche après un jogging éreintant. J'aime... J'aime encore tout un tas de choses mais je vais arrêter là ma liste somme toute hétéroclite.
Par contre. Par contre, je déteste catégoriquement le blanc d'oeuf, les costumes sombres et leur cravate assortie, conduire de nuit, boire du lait le matin, les rappeurs qui vocifèrent, le coca-cola tiède.
Voilà. Est-ce que vous avez l'impression de mieux me connaître maintenant ? Pas tout à fait ? Alors je continue un peu. J'aime la vie. J'aime regarder les enfants jouer parce que j'ai l'impression que mon enfance à moi, n'est pas si loin. Je ne suis pas nostalgique. Peut-être que je ne suis pas assez vieux pour cela. Je suis fataliste. Ce que je dois vivre, je le vivrai au moment voulu. Chaque chose en son temps. Rien ne sert de courir, il faut partir à point. A chaque jour suffit sa peine. Le mieux est l'ennemi du bien. Pierre qui roule n'amasse pas mousse.
Vous l'aurez compris, je suis un mec cool. Tranquille. Zen. Et un peu philosophe sur les bords. Enfin, tout ce qui m'intéresse dans ma petite philosophie toute personnelle, c'est de comprendre qui je suis. Pourquoi je suis comme je suis ? Est-ce que je dois rester tel que je suis aujourd'hui ou dois-je encore trouver mon vrai Moi ? Qu'est-ce qu'il y a de bon en moi que je dois améliorer et de mauvais que je dois combattre ?
Si je pense à cela, c'est simplement parce que je veux réussir ma vie. Ne pas passer à côté. A côté de quoi ? Je ne sais pas justement...
Allez, je vous l'avoue, je suis très préoccupé par mon avenir. Ai-je une destinée à accomplir ou au contraire dois-je vivre au jour le jour sans me soucier du lendemain ? Petite parenthèse : quand je dis que je suis «préoccupé»... cela ne m'empêche pas de dormir non plus.
Je me dis que je dois être un peu schizo. Tantôt un mec super cool, Carpe Diem, tantôt un soucieux métaphysicien. J'ai l'impression que mon esprit est coupé en deux.
D'ailleurs, le monde est ainsi fait. Il y a toujours deux camps : le jour/la nuit, le chaud/le froid, la lumière/les ténèbres, les bons/les méchants, les riches/les pauvres, les forts/les faibles, les jeunes/les vieux ; mais surtout il y a ... les Noirs/les Blancs. Vous pensez que ma vision du monde est simpliste et manichéenne ? Si, si, avouez-le. Je vous entends depuis ici. C'est pourtant ce que je vis jour après jour.
Vous ai-je précisé que je suis africain ?
Un beau matin, je me suis réveillé en sursaut, me suis assis droit sur mon lit. Tel un ressort. Vous imaginez au-dessus de ma tête une petite ampoule qui clignote dans une bulle. Comme dans les B.D. au moment où le héros dit : «Eurêka !» Et bien, voilà. Le même.
C'est décidé. Je vais partir découvrir le monde pour comprendre quel est le sens de ma vie. Quelle est ma place dans le monde en tant qu'africain. Et d'ailleurs, qu'est-ce qui définit un homme comme africain ? Sa couleur de peau, sa culture, son mode de vie ? Y a-t-il partout cette différence entre noir et blanc ?
Tant de réponses à trouver. A trouver non dans des livres mais dans la vraie vie. Pas une minute à perdre !
Direction : centre-ville de Johannesburg. Grand pôle économique d'Afrique du Sud, mon pays natal. Déboussolé par tant de monde, de mouvement, de modernité. J'erre dans les rues, à l'écoute de mes pensées. Par où commencer ma quête ?
Je me laisse tenter par une invitation forte alléchante, ma foi : «Chocolaterie – Visite libre et gratuite». Même en pleine recherche des plus sérieuses, il n'y a pas de mal à se faire du bien.
- Suivez le guide !
Je découvre une petite entreprise qui exploite le cacao, de la plantation à la dégustation. Nettoyage des fèves. Séchage. Torréfaction. Enfin, la magie du chocolat peut commencer : les fèves sont concassées puis broyées pour devenir la précieuse pâte à cacao qui sera ensuite déclinée en confiserie, en tablette, en poudre, en pâte à tartiner. Quelle odeur gourmande ! Quelle couleur appétissante ! On tremperait bien volontiers un doigt dans cette énorme cuve !
- Vous avez des questions ? s'enquit notre jolie guide, très élégante dans sa petite robe bien cintrée. Tiens, je n'avais pas remarqué jusque là qu'elle était si jolie.
- Vous ne fabriquez que du chocolat noir à ce qu'il me semble ! Je n'en ai pas vu de blanc. Vous n'en faîtes pas ? C'est pourtant bon !
Hé ! Si je lui ai posé cette question, c'est bien parce que la réponse m'intéresse. Absolument pas dans le but de me faire remarquer. Je vous le jure !
- Oh ! Sacrilège, me répond-elle en souriant, d'un air faussement outré. D'après nous, le chocolat blanc ne mériterait même pas le nom de chocolat, du fait de sa composition : du beurre de cacao (qui est simplement la matière grasse contenue dans les fèves, comme vous l'avez observé tout à l'heure), du lait en poudre et du sucre. Alors non, nous ne fabriquons pas de chocolat blanc !
Suivirent d'autres questions techniques ou culinaires. Puis arriva la petite dégustation tant attendue. Une fois mes doigts et mes babines léchés et pourléchés, vint le moment de ma réflexion personnelle. Heureusement que personne ne peut lire dans mes pensées. Sinon le quidam moyen se dirait quelque chose du genre : «Quel est ce drôle d'individu qui philosophe sur du chocolat ?»
Et pourtant il y a bien matière à méditer ! Car même dans le milieu de la chocolaterie, noir et blanc sont séparés ! Par contre, ironiquement, les blancs sont considérés comme de moindre valeur par rapport aux noirs. Petite revanche sur l'histoire. Mais alors, devrait-il toujours y avoir une échelle de valeur entre noir et blanc ? La vraie question est-elle vraiment de savoir qui sont les meilleurs ?
Saint-Petersbourg. Quitte à voyager, autant visiter un pays totalement différent du mien. Entre l'Afrique et la Russie, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de points communs ! Peut-être un petit clin d'oeil simplement : je m'appelle Peter, non ? Alors me voici dans «la ville de Peter» ! Je ne pouvais que venir la visiter ! Passage obligé.
Et effectivement, je ne suis pas déçu. Neige, froid, panoplie bonnet-gant-écharpe. Dépaysement total. Tout un monde dont j'ignorais l'existence et que je découvre avec bonheur. J'aime me laisser surprendre par la vie. Un proverbe dit que «Partir, c'est mourir un peu». Absolument pas d'accord !
De plus, une autre surprise, imprévisible, m'y attendait. D'un tout autre genre. Par pur hasard, la capitale russe accueille le 8e championnat de jeu d'échec. Moi qui suis fan ! C'est vrai que je ne l'ai pas mis dans ma liste ci-dessus, excusez-moi. Mais vraiment, j'adore !
Voilà ce que j'appelle être au bon endroit, au bon moment ! Avant de me rendre à la salle où se déroule la compétition, je déambule nonchalamment dans les rues de Saint-Petersbourg. Première fois de ma vie que je joue au touriste. Admirable Perspective Nevski. Féérique fontaine. Enchantement de la Place du Palais. Les tsars ne me semblent pas si loin finalement ! Sans parler des églises, des cathédrales...
Je m'en mets plein les yeux et plein la tête avant de m'isoler dans l'ambiance recueillie et concentrée du championnat d'échec. Sur un grand écran, le jeu est retranscrit. Un damier grand de 4 mètres par 4 mètres. Impressionnant. Je suis loin de mes petits jeux en plastique sur lesquels on s'entrainait en classe avec notre prof de math.
Après quelques mots de présentations, l'arbitre officiel lance le départ du jeu.
«Les blancs jouent et gagnent !»
Evidemment que je la connais cette stupide formule consacrée ! Il n'empêche que je ne l'avais jamais entendue prononcer en direct, du haut d'une estrade, au micro, en public ! Nous sommes loin du blanc, sous-espèce du chocolat ! Cette fois, les blancs jouent et gagnent ! Alors pourquoi ils sont venus, ces couillons de noirs ? Pour perdre ? Bon, il faut que je me ressaisisse. C'est stupide ce que je viens de dire !
N'empêche. Elle m'a gâché le plaisir. Je n'arrive plus à m'intéresser à la partie qui se déroule devant moi. Qui mène le jeu, qui se fait manger ? Je m'en fous. Je ne vois que ce damier géant formé de petits carrés noirs et blancs, et ces pions de la même couleur – si l'on considère que ce sont des couleurs. Certains leur refusent ce statut ! Pourquoi ne sont-ils pas jaune et vert, après tout ? Est-ce que la partie serait moins intéressante ?
Quoiqu'il arrive, on est toujours confronté à cette dualité : Blanc/Noir ou Noir/Blanc. N'existe-t-il pas un espace commun où tout le monde pourrait vivre ensemble, où cette différence ne serait pas primordiale ?
S'il existe, il me tarde de le trouver.
Ecosse. Je choisis un petit pays dont je ne connais encore rien de concret. Je n'ai en tête que ces images d'Epinal de fantômes accompagnés de chauves-souris hantant de sombres manoirs. Lugubre. A la hauteur de mon moral et de mes espérances.
Mine de rien, les épisodes de la chocolaterie et du championnat d'échec ont un peu refroidi mon enthousiasme et mon optimisme. Est-ce que je cherche ici la confirmation que le monde est désespérant ?
Peut-être que je ne cherche pas de vraies réponses, après tout...
Pour l'instant, je me dirige vers la campagne. C'est vert, la campagne écossaise ! Reposant. Vous trouvez sans doute ma description un peu banale, mais pour moi, cette expérience est tellement nouvelle. Et apaisante. Par contre, il n'y a vraiment rien d'autre à voir que cette verdure... Pas le moindre château hanté ! Et bien, pour une fois, je ne suis pas mécontent de ne plus être confronté à ces éternels fantômes noirs et blancs qui me narguent sans cesse. Cela me fait des vacances.
J'arrive enfin à un carrefour. Des panneaux.
- Non ! Pas possible ! Même ici en pleine brousse écossaise !
«Black and White» indique l'une des pancartes.
Attiré comme par un aimant, j'emprunte cette direction. Mes «vacances» sont finies. Que vais-je trouver au terme de ce chemin ? Une discothèque ?
Perdu. Il s'agit d'une distillerie de whisky. C'est vrai, suis-je bête... le célèbre whisky «Black and White» !
Je m'approche de quelques pas. Pas trop non plus. Un groupe de jeunes est affalé devant l'entrée. Des ouvriers ou des clients venus pour une bonne dégustation, je ne sais pas. Des Africains, des Européens, des Indiens. Des melting potes, quoi ! De couleurs de peaux différentes mais d'accord sur une chose : ils sont tous complètement bourrés. Cela ferait un joli titre à la Une du journal local : «Noirs et Blancs complètement gris !»
Depuis ma petite cachette, je les entends rire grassement et lourdement. Ils ont dépassé depuis longtemps le simple stade où l'on se sent gai. Le spectacle est vraiment affligeant. Je vois un des ados vomir tandis que tous éclatent de rire en le montrant du doigt. Dégradant. Désespérant. Pour une fois que des Noirs et des Blancs semblent s'entendre sur un point, il faut que ce soit à propos de l'ivresse.
Partir. M'éloigner le plus loin possible de cette vision désolante. Vais-je enfin trouver un sens à cette différence entre noir et blanc qui a tant marqué ma vie ?
Paris. Capitale européenne du romantisme. Enfin une valeur positive dans ce monde de brute !
Je m'assieds sur un banc, dans un petit square de quartier. Je laisse mes yeux vagabonder vers les amoureux qui marchent main dans la main, les jeunes mamans qui aident leurs petits à démouler leurs pâtés de sable (je vous ai déjà dit que j'aime regarder les enfants jouer ? Ah, oui, c'est vrai !)
J'admire, de loin, les vitrines des boutiques toutes aussi bien décorées les unes que les autres. Un fleuriste et ses bouquets de roses et de glaïeuls. Un magasin de souvenirs et de cartes postales. Un primeur avec son étalage de fruits et légumes. Un photographe.
Toute cette juxtaposition de couleurs, de matières diverses et variées me donne l'impression d'être face à un magnifique scrapbooking grandeur nature. Je ne suis pas très calé en scrapbooking (dernier phénomène à la mode chez les filles !) mais c'est tout-à-fait l'idée que je m'en fais.
Après cette vision d'ensemble, mes yeux zooment plus précisément sur la devanture du photographe. Je m'approche. De superbes photos en noir et blanc sont exposées. Toutes dégagent une ambiance particulière : gaieté, douceur, nostalgie...
J'admire vraiment le travail du professionnel qui a guidé la gestuelle des personnes avec une telle précision qu'elles semblent prises sur le vif, complètement naturelles. Peut-être bien qu'elles le sont, après tout ! Je ne le saurai jamais !
Mais ce qui me fascine le plus, c'est la composition elle-même de la photo. Tous ces minuscules contrastes noirs et blancs mis bout à bout créent une image remarquable. Et si on se rapproche d'encore plus près, on découvre alors toute une palette de nuances entre les noirs et les blancs.
Oh ! Joie ! Enfin ! Ici, le Noir et le Blanc ne sont pas en concurrence. Car si tous ces petits points étaient noirs, on ne verrait plus rien. Mais s'ils étaient tous blancs, on aurait l'impression de se trouver devant une grande page vide. Et s'ils se trouvaient tous «entre gris clair et gris foncé», comme dirait Jean-Jacques Goldman, la photo perdrait tout son cachet, tout son charme. Tout le travail du photographe réside en cela : faire ressortir la brillance et les contrastes de la photo.
Ainsi noir et blanc travaillent ensemble pour créer une oeuvre d'art. Chacun a son importance particulière. Chaque nuance est complémentaire et entièrement nécessaire à l'harmonie de l'oeuvre. Enfin, un espoir dans ma quête ! On peut être diamétralement opposé (quoi de plus éloigné que le blanc du noir !) et pourtant être uni pour un but commun.
C'est le coeur plus léger que je rentre à Grahamstown, ma ville natale. Vous ne la connaissez sûrement pas, mais elle est très chouette, ma ville !
Je repense un peu à mon périple : des lieux très intéressants mais pas très positifs au niveau de ma recherche. Heureusement que j'ai rencontré ces magnifiques photos parisiennes ! Et je ne sais par quelle association d'idée, je me suis mis alors à repenser aux fusains de ma grand-mère. Ah ! Si, je sais pourquoi : elle dessine toujours en noir et blanc ! Humour.
Je revois mentalement en particulier, l'un d'entre eux. Mon préféré. Il représente deux scientifiques (un Africain et un Blanc, je sais, on est en plein dedans !) et un zèbre en arrière-plan. Les deux savants échangent des propos forts édifiants :
- Je vous affirme que ce zèbre est noir, rayé de blanc...
- Mais pas du tout ! Il est blanc, rayé de noir...
J'imagine cette discussion s'éterniser à l'infinie. Tant et si bien que j'en ris tout seul. Heureusement que personne ne me voit ! J'aurais l'air d'un fou.
Mais tout à coup, m'apparait l'absurdité de ma quête. Pourquoi vouloir à tout prix découvrir le sens profond de cette différence blanc/noir ? Chacun est comme il est, un point c'est tout. Avec ses qualités, ses défauts. Son charme, quoi ! Et ainsi, côte à côte, on forme le monde. Il est pas toujours très beau, ce monde. Mais, bon... personne n'est parfait, hélas...
Alors, peu importe que l'on soit noir ou blanc. Ou même pire (!) comme moi : black et blanc ! Non, je n'ai pas dit métis. Je suis black. Africain, quoi ! Mais je suis blanc de peau. Ah ! Pardon, j'avais oublié de vous le préciser ! Je fais parti des 9,2 % de blancs Sud-Africains. Vous comprenez maintenant pourquoi j'étais si interpelé par la question...
Difficile à gérer : pour mes potes africains, je suis un blanc. Mais mes amis européens ou américains m'appellent «Blackos» ou «Nègre». Evidemment sans méchanceté. Mais du coup, j'ai toujours l'impression de n'appartenir à aucun groupe et ça, j'ai vraiment eu du mal à le vivre. Jusqu'à aujourd'hui.
Car pour conclure ma recherche sur moi-même, je peux enfin dire que je me sens réconcilié avec mon moi intérieur. L'important désormais sera de découvrir ma place dans le monde en tant qu'homme et non en tant que black ou homme blanc.
Et comme aimait le répéter ma grand-mère – dessinatrice et humoriste à ses heures, vous l'aurez remarqué - «D'un oeuf blanc, on voit souvent un poulet bien noir éclore» ! J'aurais pu ajouter ce proverbe à ma liste de départ. Comme quoi, finalement, vous avez bien fait de me lire jusqu'à la fin, vous en aurez appris sur moi tout au long de ces quelques pages.
Morale de ce proverbe : il n'y a aucune garantie de rien dans ce monde. Du bon peut sortir du mauvais. Et inversement, heureusement ! Pas si manichéen que ça, notre bon vieux monde, rectification faite.
A bon entendeur, salut !
